3e partie : Texte du Podcast 15 : Ce pain devenu immangeable

Dernière mise à jour : il y a 14 heures

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Épisode 15 : Ce pain devenu immangeable


Ceci est le deuxième épisode de la troisième et dernière partie du projet Planet Republyk.

Si vous ne deviez en lire ou écouter qu'une seule partie; ce serait celle-ci.


L’idée de citoyenneté mondiale, qui a provoqué d’emblée notre adhésion, nous paraît répondre, dans ses plus vastes perspectives, à ce besoin de retrouver une unité de l’homme et de la vie.


Jean-Louis Bédoin


Je ne suis pas historien; je l’ai dit. Je suis, en cette période de ma vie, charpentier-menuisier, cuisinier ou encore paysagiste. Ces boulots, pour moi, font sens. Je travaille de mes mains et peux constater concrètement, au quotidien, que mon travail est utile à ma communauté.

Je n’ai pas toujours fait ces métiers. J’ai exercé plusieurs professions. J’ai été, entre autres, journaliste de presse écrite, affecté à la couverture de l’environnement et de la politique. J’ai aussi œuvré en politique provinciale et fédérale au Canada. J’ai pu y constater que ces domaines, comme bien d’autres dont la science[i], sont en perte de légitimité et de sens. Ils ont fini par se laisser dicter les règles du jeu par le grand capital alors que leur mission immarcescible devrait être de servir l’intérêt public.

Ces métiers ont cependant contribué au raffinement de mon ‘’macroscope’’ personnel selon l’expression du chercheur Joël de Rosnay, auteur d’une œuvre éponyme. Il définit cet ‘’outil’’ comme le développement de la capacité « à porter notre regard sur les systèmes qui nous englobent pour mieux les comprendre avant qu’ils ne nous détruisent[ii]». Il déplore que rien dans le système d’éducation et du marché du travail ne nous y forme. L’exacerbation de la compartimentation des savoirs dans nos universités ainsi que la surspécialisation professionnelle contemporaine nous en éloignent même de plus en plus.

Allégoriquement, je dirais que la société d'aujourd'hui est composée de citoyens-spécialistes de la farine, de la levure, du sel, de l’eau ou de la cuisson.

Or, la civilisation est un pain. Les spécialistes ne jugent ce pain qu’à l’aune de l’ingrédient spécifique qu’ils maîtrisent. Ils revendiquent de moins en moins leur droit de participer à la confection globale du pain. De critiquer le pain en tant que ''citoyen-mangeur'' de pain au quotidien. En d'autres mots, de participer au débat démocratique en tant que citoyen de la Cité. Ceci est probablement dû à un appauvrissement de la culture générale.


De plus, de moins en moins d’intellectuels, de philosophes, de sociologues, dont la tâche est de goûter ce pain, de le critiquer, le font en fonction de la palette des pains possibles. L’écrasante majorité d’entre eux cantonne leurs critiques à des facteurs certes un peu plus holistiques de sa confection, tels la qualité de sa croûte ou le moelleux de sa mie, néanmoins pratiquement toujours en se bornant à la trop restrictive aune des pains qui ont déjà été faits avant cette dernière fournée.


Les quelques qui proposent des méthodes innovantes de préparation et de cuisson sont malheureusement souvent les mêmes qui ne progressent pas dans les hiérarchies universitaires et sociales parce que justement trop critiques de l’ordre établi.

Ces voix qui dérangent portent donc peu. D’autant moins, dans le tumulte de nos sociétés surexposées à l’information.


On se doit pourtant de s’élever collectivement afin d’obtenir une plus large perspective des pains possibles sans quoi la recette pourrait finir par s’avérer tout simplement immangeable, peu importe la qualité des ingrédients.


En l’état actuel des choses, nous pourrions même tous mourir de faim.


L’allégeance à l’égard d’une nation , quelle qu’elle soit, est incompatible avec le loyalisme total envers l’espèce humaine que requièrent les conditions présentes.

André Breton


Ces dernières années, exerçant un boulot manuel, j’ai pu consacrer, dans mes temps libres, mes énergies intellectuelles à un élargissement de mes perspectives sur la marche du monde. Avant, en finissant mes journées de travail, passées au téléphone, devant un portable ou à lire des documents, je cherchais plutôt, les soirs et les fins de semaine, dans mes loisirs, à me dépenser physiquement.


Pour sortir de ma tête, je nageais, je courais, je pédalais. Maintenant, lors de mes temps libres, après des journées à clouer, visser et manipuler des matériaux, comme je n’ai plus besoin de me dépenser physiquement, je peux consacrer mes neurones à lire, réfléchir et écrire sur les sujets qui me passionnent. Qui font sens pour moi. J’ai souhaité avec ce projet faire œuvre utile de mon temps libre.


Je milite, depuis ma jeunesse, pour différentes causes sociales et environnementales. Avec les années, les rares victoires militantes que nous pouvions célébrer ont fini par me laisser un goût amer en bouche.

J’en suis venu à constater qu’elles n’étaient jamais vraiment des victoires, mais un petit répit, un sursis. Sans plus. Comme si, on n’avait finalement gagné, au prix d’une énergie militante démentielle, que quelques minutes sur l’inévitable apocalypse.


La course du rhinocéros néolibéral ne pouvant jamais s’arrêter, nous arrivions quelquefois à le ralentir, à le distraire, mais que pour un bref instant. Je constatais bien, en vieillissant, que l’accumulation de ces petites victoires ne serait jamais suffisante pour nous sauver collectivement.

J’ai consacré beaucoup d’énergie dans ma vie personnelle et professionnelle, à la critique, à la dénonciation, à la colère et au cynisme. À hocher la tête en me disant : « non, non, non, les choses ne devraient pas se passer comme ça.»

Et je ne suis pas le seul. J’en vois, j’en entends et j’en lis beaucoup qui sont dans cette mouvance.


Quand on se sent impuissant, que l'on constate la bêtise, mais que rien ne bouge, on finit par être déprimé. Je vois beaucoup de gens abattus, anxieux, dépressifs, autour de moi. Ce sont souvent les plus brillants, les plus sensibles, les plus conscients. L'Association américaine de psychologie a documenté cet accroissement[iii] des troubles mentaux associés aux cataclysmes appréhendés.


Le mondialisme, c’est la mondialisation maîtrisée, régulée, contrôlée. C’est la seule façon de mettre l’économie au service de l’homme et non pas au service de quelques privilégiés.

Boris Brentchaloff

On comprend mieux pourquoi de plus en plus d’entre nous sombrent dans un état neurasthénique quand on tombe sur des articles scientifiques dépeignant ce que nous réserve l’avenir tel celui de Jem Bendell, de l’Université de Cumbria, intitulé Adaptation profonde : un plan pour s'orienter dans la tragédie climatique[iv]


Ou encore sur ce rapport[v] de 1500 pages de l’Intergovernmental Science-Policy Platform On Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES) ( l’équivalent du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) mais pour la biodiversité) où plus de 500 scientifiques d’une cinquantaine de pays ont compilé des données sur l’état de la vie sur le globe pendant près de 3 ans. Les conclusions sont sans appel.


Nos problèmes liés aux changements climatiques ne sont rien en comparaison du risque que fait peser sur la biosphère la sixième extinction des espèces; des insectes (dont 40 % des espèces sont en déclin[vi]) aux grands mammifères marins en passant par les amphibiens.


Entre 1970 et 2014, des études canadiennes[vii] répertoriant l’abondance de 903 espèces du territoire choisies parmi des mammifères, poissons, oiseaux, amphibiens et reptiles révélèrent que la moitié des espèces contrôlées se trouvaient en situation de déclin et que la moyenne de ce déclin était de 83%!


En fait, non seulement des millions d’espèces vivantes ont disparu, au cours des dernières décennies un peu partout sur la terre, mais plus d’un million d’espèces sont actuellement à risque d’extinction et la majorité des espèces qui sont encore en santé sont en déclin constant. Le vivant fond à vue d’œil. Et ce non seulement en diversité, mais en masse totale nette. Seulement, depuis le début des années 70, 60 % de l’ensemble de la population animale du globe a disparu[viii]… Et de récentes études scientifiques tendent à démontrer que le phénomène s’accélère[ix]. En ce début de millénaire, l’homo sapiens sapiens est une des rares espèces vivantes florissantes sur la planète.


Mais peut-être plus pour très longtemps, car bien sûr nous sommes partie prenante de la biosphère, de la chaîne alimentaire, même si nous tendons trop souvent à l’oublier du fait que nous trônons au sommet comme le résume le président de l’IPBES, Robert Watson : « la santé des écosystèmes dont nous dépendons, ainsi que toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier[x]».


Au banc des accusés : la disparition des habitats due à une activité humaine débridée causant surexploitation, pollution, appauvrissement des sols et prolifération d’espèces exotiques envahissantes. La façon dont nous utilisons la nature dépasse largement sa capacité à se renouveler et menace grandement la capacité des prochaines générations à assurer leur subsistance.


À la lumière de ces seules données, il semble tout simplement sain de vivre une certaine angoisse. Glenn Albrecht, philosophe de l’environnement de l’Université Murdoch en Australie, a même inventé[xi], en 2003, un concept pour la décrire : la solastalgia, une forme d’anxiété liée au sentiment de la perte irréversible d’un environnement idéalisé. Des groupes de soutien apparaissent, depuis peu, dans différentes villes du monde afin d’épauler ceux qui souffrent de ce que nous nommons aujourd’hui écoanxiété.



Voilà! C'est tout pour l'épisode 15!


Merci à Magali Rolland d'avoir prêté sa voix aux citations.


Le thème musical du podcast est la pièce ‘’Who would have tought’’ de l’artiste Crowander. Elle est une courtoisie libre de droit disponible ici sur Free Music Archive.


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Surtout à ceux qui vous sembleraient intéressés par un tel sujet!


Merci de votre écoute et au plaisir de vous retrouver pour l'épisode 16 !


[i]Jean-Marie Vigoureux, Détournement de science, Écosociété, Montréal, 2020, 216 p. [ii] Joël de Rosnay, Le macroscope, Vers une vision globale, Paris, Édition du Seuil, Collection Points Essais, 1977, p.10-11. [iii] Rapport de l’American Psychological Association and EcoAmerica, intitulé « Mental health and our changing climate : impacts, implications, and guidance », 2017, 70 p. [iv] Jem Bendell, « Deep Adaptation: A Map for Navigating Climate Tragedy », Occasional Papers, Institute of Leadership and Sustainability, University of Cumbria, Carlisle, 2018, 36 p. https://www.lifeworth.com/deepadaptation.pdf [v] Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais), Communiqué de presse, « Le dangereux déclin de la nature : un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère », IPBES, mai 2019. https://ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

[vi] Ibid., Francisco Sánchez-Bayo, Kris A.G. Wyckhuys, « Worldwide decline of the entomofauna: A review of its drivers Biological Conservation ». [vii] Rapport « Planète vivante Canada 2017, Regard national sur la perte de biodiversité » du World Wildlife Fund Canada : http://assets.wwf.ca/downloads/LPRC_ES_French_web.pdf?_ga=2.146586804.1234931660.1586731829-354924941.1586638455 [viii] Harry Cockburn, « Earth accelerating towards sixth mass extinction event that could see ‘disintegration of civilisation’, scientists warn », The Independent, June 3, 2020. [ix] Alexander McNamara, « Extinction of land-based vertebrate species risks ‘catastrophic ecosystem collapse », BBC Science Focus, June 2, 2020. [x] Harry Cockburn, ibid, p.2. [xi] Isabelle Paré, « Souffrez-vous de solastagia? », Le Devoir, 18 avril 2015.

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