3e partie : Texte du Podcast 16 : Le mirage du colibri

Dernière mise à jour : 24 mars

Comment cocher ‘’Sauver le Monde’’ sur sa ‘’bucket list’’?

Bienvenue au podcast épisode 16 de Planet Republyk!


Il est donc urgent de mettre sur pied une institution supranationale, qui disposerait des pouvoirs suffisants et de l’indépendance nécessaire pour assurer vraiment la sécurité mondiale. Mais ce n’est pas de l’initiative des gouvernements que l’on peut attendre cette réalisation décisive. Seule l’inébranlable volonté des peuples sera suffisamment puissante pour rompre radicalement avec des habitudes politiques périmées.


Albert Einstein


Épisode 16 : Le mirage du colibri


Ceci est le troisième épisode de la troisième et dernière partie du projet Planet Republyk.

Si vous ne deviez en lire ou écouter qu'une seule partie; ce serait celle-ci.



Les mises en garde et les lancers d’alerte dans les médias n’ont pas produit les résultats escomptés. On ne peut continuer de partager sur les réseaux sociaux du contenu déprimant sur l’état du monde actuel à des gens qui nous ressemblent et penser que c’est suffisant. Nous nous devons de passer à un autre stade.


On ne peut continuer d’espérer que la somme de toutes les belles initiatives citoyennes, que l’on voit fleurir un peu partout sur le globe, et qui vont dans le bon sens, sera suffisante pour donner le coup de barre nécessaire à la sauvegarde de la planète et de l’humanité. Trop nombreux seraient les êtres vivants laissés-pour-compte avec ces seules initiatives.


Une des maintes responsabilités du « politique », fréquemment méprisé par les tenants de ce type d’action citoyenne, est justement de protéger les plus faibles. Il est vrai que la politique telle que pratiquée actuellement s’éloigne souvent grandement de cet idéal. Cette idéologie tend toutefois à jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce dégoût pour tout ce qui touche de près ou de loin à la ‘’politique’’ est malheureusement tout-à-fait contreproductif.


Pour mieux l’illustrer; cet apologue :


Pour l’heure d’activité sportive quotidienne, un groupe de 20 étudiants se doivent de jouer à un jeu d’équipe. Les 5 premières minutes servent à décider collectivement et démocratiquement du jeu, d’en établir les règles.


S’ensuit un tournoi de ce jeu, entre les équipes, pour les 55 minutes restantes. Les membres de l’équipe gagnante remportent les honneurs ainsi que double ration de collation.

Après quelques semaines, 4 équipes (16 des 20 élèves) demandent à rencontrer le responsable de la cour de récréation. Ils se plaignent que ce sont toujours les membres de la cinquième équipe qui remportent les honneurs et, par-dessus tout, la convoitée double ration de collation.


« Ils sont meilleurs que vous? Plus déterminés, plus énergiques? », demande le responsable.


— Non! », s’offusquent les 16.


— Alors? Comment l’expliquez-vous?


— Ils déterminent le jeu et les règles, lors des premières cinq minutes, nous n’y participons pas. Ensuite nous jouons.

— Pourquoi?


— Ils ont rendu le processus trop compliqué, trop agressif, trop repoussant. Ça nous dégoute. On les laisse donc faire. Ils nous ont dit qu’ils étaient les meilleurs pour faire ça; de leur laisser ce sale boulot, que ça leur faisait plaisir.


— Et vous étiez d’accord? … Ils ne sont peut-être pas meilleurs, plus déterminés ou plus énergiques mais ils sont certainement plus malins que vous.


—Nous sommes tout-à-fait conscients que nous sommes désavantagés lors des jeux. Nous préférons lutter plus forts pour la victoire. Nous sommes du côté de la justice; de la morale. On se dit qu’à force de courage et d’efforts, la victoire nous sourira.


—Et c’est parce que cette stratégie a été payante que vous vous trouvez devant moi en ce moment? »


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Le leitmotiv ‘’Penser global, agir local’’ a fait long feu; son bilan, compte tenu de l’ampleur des défis à relever, est somme toute malingre. Il est peut-être temps de passer à une ‘’pensée globale, pour un agir global’’; sortir de l’ère ‘’micro’’ pour se réapproprier collectivement le ‘’macro’’ que nous avons trop longtemps laissé entre les mains de pyromanes.


Vous connaissez la fable autochtone du colibri qui donna son nom au mouvement initié par Pierre Rabhi, Isabelle Desplats et Cyril Dion?


Lors d'un incendie de forêt, tous les animaux sont pétrifiés. Seul le colibri s’active. Il puise les quelques millilitres d'eau que son bec peut contenir et s’épuise en des allers-retours sans fin entre le lac et le brasier. Quand les autres animaux lui demandent pourquoi il fait cela, il répond : « je fais ma part!»


La militance environnementale actuelle tend à valoriser l’action du colibri. Malheureusement pour cette mouvance, la réelle leçon de la fable autochtone n’est pas l’apologie du volontarisme individuel. Loin de là. À la fin du récit, le colibri meurt d'épuisement, sans, bien sûr, avoir réussi à éteindre l'incendie.

Ce colibri aurait été bien plus avisé de tenter de mobiliser les animaux de la forêt à une réflexion collective sur ce qui pouvait être fait. En fait, de tenter d’instaurer une forme de gouvernance afin de maximiser les forces de chacun. La mise à contribution de puissants animaux pour creuser des tranchées et porter de l’eau aurait été beaucoup plus productive que les quelques gouttes que ce courageux colibri aura réussi à asperger sur le brasier.


Bien que louables, ces microactions ont comme utilité principale le dédouanement moral des plus conscients d’entre nous face à l’inertie politique. Le sentiment de culpabilité qui habite certains d’entre nous, angoissés par l’apocalypse annoncée, est salutaire. Il devrait néanmoins être canalisé vers la recherche et mise en place de changements structurels, profonds et pérennes.

La somme d’aucune action individuelle, de petits ou grands collectifs, n’arrivera jamais à contrer les phénomènes planétaires de l’anthropocène (que nos lointains descendants pourraient souhaiter rebaptiser, à bon droit, l’anthropobscène…).


L’augmentation du niveau des océans; leurs désoxygénations (diminution de 2% du niveau d’oxygène entre 1960 et 2010)[i], réchauffements et acidifications ; la sixième extinction massive des espèces; l’apparition de pandémies telles les zoonoses, les épizooties; l’accroissement des feux de forêt, des sécheresses ou des épisodes météorologiques violents; l’impuissance des antibiotiques existants à contrer de nouvelles superbactéries; l'utilisation de la robotique et de l'intelligence artificielle pour la guerre et le contrôle des populations; les épées de Damoclès que représentent la manipulation génétique, les armes nucléaires, chimiques et bactériologiques; la grande entreprise qui dicte le rythme d'implantation des nouvelles technologies dans nos sociétés : toutes ces menaces, à l'humanité et au vivant en général, nécessitent des mesures, des règlements, des lois universels.


Des survivalistes et colapsophiles de tout acabit auront beau créer, à la grandeur de la planète, des écovillages autogérés respectant tous les préceptes de la démocratie participative et du collectivisme; des villages en autarcie énergétique et alimentaire, tirée d’une agriculture biologique respectant les règles les plus strictes de la permaculture, de l’agroécologie et même de la biodynamie : quand les vagues de sécheresses successives, à prévoir un peu partout sur le globe, ne dégénèreront pas en feux décimant leurs cultures, elles provoqueront des assèchements quasi permanent des eaux de surface causant pénuries d’eau comme l’a vécu, pour la première fois de l’histoire contemporaine, une grande ville de la planète, en l’occurrence Le Cap, en Afrique du Sud, qui en avril 2019[ii] passa bien près d’une déplétion totale.


Et le Cap est loin d’être la seule à voir ses grands bassins d’approvisionnement en eau potable tarir dû à la diminution des précipitations. Des villes d’Italie, des Pays-Bas, du Maroc, de l’Espagne, de l’Iraq et de l’Inde ont vécu les mêmes angoisses[iii] en 2019.


Quand les pollinisateurs qui, parmi les insectes, sont les plus menacés d’extinction[iv]ou les vers de terres[v] auront disparu de la surface de la planète, il ne sera pas plus possible dans ces communautés, qu’ailleurs, de manger quoi que ce soit. Or, si par miracle ces communautés arrivent à produire quelques denrées; ce seront les pandémies quasi annuelles, les infestations, qu’entraînera la perte de biodiversité, ou encore les déshérités affamés que fera pulluler le chaos social qui menaceront les cultures et les communautés qu’il faudra alors défendre par les armes.


Quand les nations ne peuvent plus trouver seules la voie de la raison, c’est à chaque homme et à tous les hommes de sauver leur propre destin.


Jean Bruller dit Vercors


Comprenez-moi bien; je suis un ardent défendeur de l'engagement et des actions individuels; d’une décentralisation de production des biens, moins vorace, à une échelle plus locale, plus humaine, plus censée, mais; ce ne peut être notre unique plan de match.

Sans politique globale, il n’y a tout simplement pas d’avenir pour qui que ce soit. Et tant que ce seront des pirates qui tiendront la barre du navire qu’est la planète, il continuera inexorablement de sombrer.

Une étude[vi] commandée par Carbone 4, un cabinet-conseil indépendant spécialisé dans l’adaptation au changement climatique révélait en octobre 2019 que les efforts individuels des citoyens ne peuvent contribuer que pour 5 % de la réduction de l’empreinte carbone potentielle totale. 25 % dans le meilleur des cas, si l’ensemble des citoyens d’une nation donnée y allait d’un engagement individuel qualifié dans le document d’‘’héroïque’’.


L’étude précise également qu’à l’heure actuelle en France, moins de 1% des citoyens sont engagés à ce niveau ‘’héroïque’’ de réduction de leur empreinte carbone personnelle; 20 % des citoyens y sont sérieusement engagés; 60 % sont plutôt inconsistants et les derniers 20 % sont viscéralement récalcitrants à toutes modifications de leurs habitudes de vie.

Nous pouvons prendre le risque d’extrapoler ces chiffres à l’ensemble des pays de l’OCDE…


L’accord de Paris stipule que pour rester en dessous d’une hausse mondiale des températures de deux degrés, il faudrait réduire de 80 % nos émissions de gaz à effet de serre. Les actions individuelles seront largement insuffisantes. Il est donc impératif d’enclencher une réforme sociotechnique en profondeur des entreprises et des États.


À la lumière de ces données, les initiatives individuelles ne s’apparentent-elles pas alors plus à une forme de désertion qu’à un engagement réel? J’en suis même venu parfois à les considérer comme des nuisances plutôt que des bienfaits, du fait qu’elles phagocytent les forces vives de la militance dans des microgestes, présentées comme des panacées, alors que ces actions n’adressent jamais le fond de la question. Elles contribuent ainsi à disséminer une énergie qui nécessite à l’inverse d’être focalisée sur une finalité bénéfique à l’ensemble de la biosphère.

Le système actuel de gouvernance ne nous a permis et ne nous permettra jamais que de poser des pansements. Tout un chacun, des humains, des communautés, des nations à tenter d'éteindre des feux de cabine alors que le paquebot coule.

Pour régler ses problèmes collectifs, l’homo sapiens sapiens devra se réapproprier l’outil qu’il a lui-même créé pour les aborder : la politique; au sens cardinal du terme: la gestion par tous, de ce qui appartient à tous, au bénéfice de tous.


Il faudra pour y arriver déconstruire l’endoctrinement néolibéral des cinquante dernières années, qui a pris bien soin de réduire l’engagement citoyen à son seul droit de vote et sa responsabilité individuelle. Se désaliéner du mantra que l’on nous a inlassablement martelé: « tout est de ma faute à moi personnellement; le paradigme lui est parfait; à preuve, il fonctionne très bien pour quelques-uns d’entre nous … ».


L’écosocialiste, Ian Angus, résume éloquemment mon propos, dans le dossier de la pollution atmosphérique :


La consommation individuelle n’est qu’une petite partie du problème, comparativement aux émissions massives produites par les mégaentreprises, les géants de l’agrobusiness et le plus grand pollueur de tous, l’armée américaine. Lier les changements climatiques à des comportements individuels, cela nous empêche de voir qu’il s’agit d’une crise de système qui appelle à des solutions globales et systémiques[vii].


À peine une vingtaine[viii] d’entreprises du secteur des énergies fossiles sont responsables de plus du tiers des émissions de gaz à effet de serre imputables à l’activité humaine. Moins d’une centaine des plus grandes multinationales du monde; de plus de 70 % de ces émissions[ix].


Une autre illustration de cet aveuglement volontaire des élites : l’électrification des transports est présentée par de nombreux gouvernements occidentaux comme ‘’La’’ panacée aux changements climatiques.


C’est pourtant occulter, à dessein, le fait que la combustion du charbon demeure encore à ce jour, et ce devant le pétrole et le gaz, ‘’LA’’ principale source mondiale d’émissions de Co2; que son extraction globale, afin de répondre singulièrement à l’appétit des centrales électriques thermiques, demeurait toujours en progression[x] en 2019.


Et que… le Co2, lui-même, ne compte que pour les 2/3 de l’effet[xi] des gaz réchauffant d’origine anthropique alors que le méthane(CH4), le protoxyde d’azote (N2O) et les gaz fluorés (HFC, PFC, SF6, NF3, CF4), des dizaines, des centaines voire des milliers de fois plus réchauffant que le Co2, continuent d’augmenter en chiffres absolues.


La seule façon de corriger ce genre de réalités affligeantes est par une législation internationale contraignante adoptée par une gouvernance mondiale éclairée, légitime et souveraine.


Voilà! C'est tout pour l'épisode 16!


Merci à Magali Rolland d'avoir prêté sa voix aux citations.


Le thème musical du podcast est la pièce ‘’Who would have tought’’ de l’artiste Crowander. Elle est une courtoisie libre de droit disponible ici sur Free Music Archive.


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Surtout à ceux qui vous sembleraient intéressés par un tel sujet!


Merci de votre écoute et au plaisir de vous retrouver pour l'épisode 17 !


[i] Site de L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), « Ocean Deoxygenation », https://www.iucn.org/fr/node/32543

[ii] Jean-Philippe Guilbault, « Le Cap deviendra la première grande ville du monde à manquer d'eau potable »,Radio-Canada Info, 26 janvier 2018. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1080250/cap-afrique-secheresse-penurie-eau-potable

[iii] Charles Iceland, Tianyi Luo, Gennadii Donchyts, « It's Not Just Cape Town: 4 Shrinking Reservoirs to Watch», World Resources Institute, April 11, 2018. [iv] Francisco Sánchez-Bayo, Kris A.G. Wyckhuys, Ibid. [v] Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD France), « La première cartographie mondiale des vers de terre révèle une biodiversité insoupçonnée, menacée par les changements climatiques », Communiqué de presse, (CIRAD France), 28 octobre 2019. [vi] César Dugast, Alexia Soyeux, « Faire sa part? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’État face à l’urgence climatique », Carbone 4, Paris, Juin 2019. http://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2019/06/Publication-Carbone-4-Faire-sa-part-pouvoir-responsabilite-climat.pdf [vii] Entrevue accordée par Ian Angus à Fabien Deglise tiré de l’article « Face à l'anthropocène: unir écologisme et révolution », Le Devoir, 10 mars 2018.

[viii] Matthew Taylor, Jonathan Watts, « Revealed: the 20 firms behind a third of all carbon emissions », The Guardian, October 9, 2019. https://www.theguardian.com/environment/2019/oct/09/revealed-20-firms-third-carbon-emissions [ix] Alexandre Shields, « Plus de 70% des GES émis par une centaine d’entreprises », Le Devoir, 11 juillet 2017.

[x] Global Carbon Project, « Carbon budget and trends 2019 », CO2 Emissions by source, December 2019, p.20. https://www.globalcarbonproject.org/carbonbudget/19/files/GCP_CarbonBudget_2019.pdf [xi] James H. Butler, Stephen A Montzka, National Oceanic and Atmospheric Administration (U.S.)) NOAA Annual Greenhouse Gas Index (AGGI) (2018), Figure 4. Radiative forcing, relative to 1750, of all the long-lived greenhouse gases. https://www.esrl.noaa.gov/gmd/aggi/aggi.html

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